Le Tribunal de Miranges

Extrait

« Le vent s’agrippe aux crinières noires qui filent devant l’homme au fouet. Le ciel est rouge sang. Le voyageur évalue les distances, il faut encore gagner du temps si l’on veut arriver à Miranges avant le lendemain soir.
Quand ils ralentissent, pour ne pas épuiser les chevaux, ils frôlent les miséreux couchés au bord des routes. La mort a beau faucher avec rage, il en reste encore. C’est la vigne qui les attire, mais la faim écartée, les maladies s’abattent.
Les chevaux crachent des jets de vapeur. Entre les arbres, la nuit jaillit. La route devient sinueuse, imprévisible, glissant d’une touffe obscure à l’autre. Le voyageur guette les brèches dans la végétation comme il guetterait des trouées d’air, parfois elles mettent longtemps à venir.
Un chant lui monte aux lèvres. Il se rappelle le début, quelques notes. In furore justisimae irae… Dans la fureur d’une très juste colère. Le chant d’église revient par bribes. Tu divinitus facis potentem… Par ta grâce divine tu me fais puissant. Ah, si seulement il pouvait l’être, puissant ! La voiture freine. Une charrette renversée bloque le passage.
L’homme au fouet hurle dans la campagne brumeuse. Le passager descend, ce qui n’est pas prudent, examine lui aussi la masse gisante, tête énorme, les roues semblables à des oreilles, le foin répandu telle une chevelure pouilleuse. Avec les gardes, le cocher étudie les moyens de contourner l’obstacle. Sa gorge a une puissance d’ivrogne réchauffée à la piquette d’Auxerre. La nuit est glaciale en ce début de printemps. Les saisons, depuis quelques années, rechignent à bouleverser la terre. Elles la trouvent trop malade, trop corrompue. Le voyageur aspire l’odeur des champs humides, fixe la noirceur des troncs sur le bord de la route. Il n’a pas peur des brigands. Il n’a plus peur de la mort. Il n’attend rien d’elle.
Le cocher lui ordonne de remonter, se ravise, emploie des politesses, on ne sait jamais avec un juge. Il préfère transporter des comtesses. Les chevaux donnent des coups de queue avant le départ, les hommes en armes resserrent leur casque… quand surgit une femme hurlante. Elle va droit vers l’attelage, colle son visage épais à la vitre, recule pour hurler encore, tente de voir à l’intérieur. Le voyageur, tapi dans l’ombre, reste impassible. Mais dans les braillements de la femme, il croit reconnaître la mélodie religieuse. A coups de botte dans le dos, la gueuse est chassée par un garde à cheval, qui reprend aussitôt sa place derrière la voiture. Le cortège s’ébranle en cahotant. Il a dû se tromper. Ce n’était pas le même air. »

Actes Sud

2003


Critiques

  • En ligne sur le site de Chronic’art, Julie Coutu

« Par petites touches, du bout des doigts, Elisabeth Motsch pénètre dans le pays de Bourgogne et ses mystères. L’écriture est fine, légère, dégage une étrange et troublante sensualité. Et le monde qu’elle esquisse nous confronte au pire. L’horreur engendrée par trop de misère. La quête à tout prix d’un bouc émissaire qui débouche sur une chasse aux sorcières, magistralement orchestrée, ballet de rumeurs, trahisons, dénonciations. Se dévoile au fil des pages le tableau d’une région où « les gens ont le coeur de ce qui les entoure. » Bois noirs, sombres mystères, persécutions insensées et, maîtresse en ses terres, une peur sans rivale face à laquelle la raison ne peut rien. Nature, paganisme, humaines turpitudes fragmentées parfois de quelques éclats de beauté : Elisabeth Motsch a arpenté les terres bourguignonnes, qu’elle aime tant. Et elle raconte un monde dont les absurdités pourraient paraître ficelées des ruses les plus grossières et les plus malhabiles, si les fanatismes d’alors n’étaient pas trop souvent sans rappeler ceux d’aujourd’hui.

Tout commence par l’envoi, de Paris vers les provinces françaises, de divers émissaires, chargés d’observer les dérives judiciaires de nombreux procès, dont l’écho se fait entendre parfois jusqu’à la capitale. Ainsi le juge Denvers arrive-t-il à Miranges, petite ville de Bourgogne, pour observer le tribunal en place. Il s’installe dans la ville alors que retentit dans les murs l’habituel tumulte engendré par un énième procès en sorcellerie, un de ceux-là qui voient un peu partout éclore les bûchers. Les autorités de la ville cherchent la femme barbue, qui mène les sabbats et menace la sécurité des habitants. Trois femmes sont soupçonnées et déjà accusées, quasi condamnées : une vielle femme folle, une accoucheuse et la veuve de l’apothicaire soupçonnée en outre d’avoir empoisonné son mari et de mener dans sa demeure une drôle de vie. Le mécanisme de justice est implacable : torture, saccage des habitations, interrogatoires sans cesse répétés, fausses allégations. Rien qu’une parodie de justice qui vise en premier les femmes et les simples d’esprit. Le jeune juge trouve dans cette petite ville toutes les bassesses humaines, les craintes irrépressibles qui toujours accompagnent trop d’ignorance.

(…) Rythmant le roman, quelques mots, un vieux cantique : in furore justissimae irae. Dans la fureur d’une très juste colère. Très juste colère, fureurs étouffées, paix impossible. A part, peut-être au plus profond des forêts bourguignonnes, là où rien ne sera sinon la solitude. Elisabeth Motsch, guide impassible d’un récit remarquable, servi par un style d’une implacable justesse, fait fondre les vernis qui couvrent toute chose et force à constater que l’homme est trop souvent submergé par ce qu’il ne connaît pas et qui le hante. Pour le pire. »

  • Libération, Antonin Iommi-Amunategui

« Bourgogne, XVIIe siècle, la chasse aux sorcières est un sport national. Des femmes sont soumises à la question, déshabillées, humiliées sous le regard brillant des gendarmes, brûlée au sein et à l’aine, envoyées au bûcher pour un oui ou un merde. Le tribunal de Miranges est spécialement expéditif et le juge Jaspart Denvers y est dépêché, histoire de contrôler ce zèle brûlant dont les puantes fumées sont remontées jusqu’à Paris.
(…) Puis vient Anne à la barre. Cette jeune veuve digne et belle, c’est une reine que des porcs accusent. Veuve ? Meurtrière certainement. Pharmacienne ? Empoisonneuse forcément. C’est le réquisitoire de trop pour Denvers, qui prendra tous les risques pour lui éviter le bûcher. Le troisième roman d’Elisabeth Motsch est un plaidoyer guerrier et très actuel sur la condition féminine.»

  • La Presse de la Manche, Hubert Lemonnier

« La barbarie a de multiples visages. Quelles que soient les époques, les hommes, dans ce domaine, ont toujours fait preuve d’une immense imagination. C’est ce que dénonce à sa manière Elisabeth Motsch dont le roman, Le Tribunal de Miranges, nous entraîne au coeur d’un procès en sorcellerie. Le président, catholique dans l’âme, en oublie d’être humain. A lire et à méditer.
(…) Pas de doute, si l’on veut obtenir des renseignements plus fiables, la torture s’impose. Oh rien de bien méchant pour ces fervents catholiques. Juste quelques chairs broyées, trois ou quatre aiguilles enfoncées… Et des langues qui habituellement se délient. Sauf en ce qui concerne cette diablesse. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, les juges patients se replient sur d’autres cas intéressants et condamnent dans la foulée quelques mauvais esprits au bûcher. »

  • Le Monde, Philippe-Jean Catinchi

« Inscrire un roman dans l’Histoire est autant affaire d’inspiration que de documentation. Que la première fasse défaut et la fiction s’abîme en un laborieux exercice pédagogique infantilisant ; que la seconde pèche et la magie du dépaysement n’opère plus, le calque trop commode de représentations contemporaines dénaturant l’objet premier : offrir par une distance exotique, mieux qu’un pittoresque distrayant, la juste mesure d’une leçon.
Avec Le Tribunal de Miranges, Elisabeth Motsch remplit avec élégance son contrat. Une sombre affaire de sorcellerie comme il en est tant –trop aux yeux d’un pouvoir inquiet de l’effervescence que délations et aveux terrifiques entretiennent dans le royaume- conduit le juge Jaspart Denvers en Bourgogne. A charge pour lui de faire reculer ce front des bûchers qui contrarie la raison d’Etat absolutiste, sous couvert d’enquête sur le fonctionnement de la justice ordinaire. La suspicion funeste qui vise une jeune veuve d’apothicaire, Anne Dumoulin, est bientôt le prétexte à l’affrontement que supposait sa mission. Mais la relation entre le magistrat et la prévenue, placée sous le signe d’une commune passion pour les plantes, donne un tour imprévu à la confrontation, et explique que l’affaire se joue en plusieurs actes, l’homme du roi revenant sept ans plus tard sur ces terres de superstition y régler quelques comptes, ignorant qu’il n’est pas seul à avoir une mémoire longue. » (…)

  • Fémina, Bernadette Richard

(…) « Reçu par ses confrères, Denvers assiste aux procès, aux interrogatoires, aux abominables tortures contre des femmes supposées coupables si elles sont laides, et pire encore si elles sont belles. Installé dans une pension de Miranges, il voit vivre les pauvres diables, les simples d’esprit, la racaille et les profiteurs de la misère. Il voit aussi les processions de ceux qui se flagellent et se mutilent au nom de Dieu, et la populace qui réclame du spectacle, des sacrifices comme autrefois à Rome. Parmi les malheureuses dont les procès retentissent, Anne Dumoulin. Contrairement à la plupart des accusées, elle est très belle, élégante, fine, elle sait lire, elle a aidé son mari apothicaire avant qu’il ne meure brusquement, ce qui n’est pas bon pour elle. Mais, sutout, elle sait se défendre, elle ne hurle pas, elle parle clairement, la dame a des lettres. (…) Le juge Denvers n’a plus qu’une idée, qu’elle soit sauvée et qu’il l’épouse. Mais la blonde Anne est une femme de caractère : jamais elle n’épousera une racaille de la justice qui sème la terreur, car « on brûle au nom de la justice et au nom de Dieu. » La belle sera innocentée, elle recevra même un confortable dédommagement. C’est alors qu’au cours d’un festin, tous ces messieurs du barreau seront empoisonnés. Qui a fait justice ? Ce roman sombre, écrit d’une plume élégante et sensuelle, montre surtout que toute époque se réfugie dans la prière de Dieu pour écraser les faibles. »

  • Nouvelles Rive Gauche, Maria Person

(…) « Dans La Sorcière, Michelet racontait déjà, avec son style lyrique et ampoulé, que la magie était la tentation forte des périodes où avaient disparu tout espoir et toute confiance dans les institutions religieuses et civiles. Quand on ne peut plus croire ni en Dieu ni au roi, dans la désespérance du quotidien, reste la sorcière… Dernier recours auquel s’opposent la peur et la haine archaïque des femmes, surtout si elles sont insoumises et marginales et se refusent au contrôle du prêtre ou du mari. Angoisse primordiale de la nature, de la vie, de la chair que connaît tout pouvoir obsédé par le souci de la maîtrise du monde.
Avec Elisabeth Motsch nous suivons pas à pas, jour après jour, le juge et les réactions que suscitent en lui les interrogatoires, les séances de tortures… Emotion, révolte, remords, repentance, réparations.
Dans un style dépouillé, par des phrases courtes et une syntaxe très pure, nous avançons à travers des peurs, des désirs, des brumes et des brouillards qui ne sont pas seulement ceux du XVIIé finissant. »

  • La Vie, Yves Viollier

(…) « Tout est prétexte à condamnation en effet : une promenade par lune noire, une femme à barbe ou une beauté qui fait des envieux. Denvers est témoin de séances de tortures, d’exécutions au nom de Dieu. Son statut ne l’autorise qu’à envoyer un rapport au conseil royal. Mais une jeune veuve le décide à faire preuve de plus de résolution… Elisabeth Motsch réinvente à merveille l’atmosphère de l’époque, noyée dans les brumes de cette région hantée par la furore justissimae irae (la fureur d’une très juste colère). Son roman dépasse les limites de la simple reconstitution historique, car il évoque d’autres chasses aux sorcières, bien contemporaines, celles-là. »

  • Bulletin critique du livre en français

(…) « Il ne s’agit pourtant pas d’un roman historique au sens traditionnel car, si Elisabeth Motsch rejoint d’une certaine manière les analyses de Michelet, elle témoigne moins d’un regard sociologique que d’une volonté d’atteindre, par la création de ses personnages, une dimension plus générale, voire universelle. Le groupe formé par le juge Jaspart Denvers, le jésuite Bénédict Carache d’Autant et la veuve Anne Dumoulin représente trois postures réussies face à la déraison d’un pouvoir judiciaire qui s’acharne à traquer et à condamner les comportements marginaux, sans vouloir percevoir que ces comportements sont induits par un fonctionnement social aveugle . La beauté des liens qui unit ce trio tient autant à la lucidité de chacun d’entre eux qu’au don d’eux-mêmes. Si chacun a perdu une part essentielle de ses certitudes, de sa vie dans ce tribunal de Miranges, chacun repart vers sa solitude avec la certitude que leur rencontre lui a permis d’éprouver sa propre humanité en même temps que celle de tous. Cette mise à l’épreuve ne s’achève pas dans la déréliction la plus totale puisque se maintient, comme un horizon, la musique, celle de Monteverdi et celle, qui scande tout le roman, du cantique : In furore justissimae irae… Un beau roman. »

  • L’Humanité, François Mathieu

(…) « Avec Le tribunal de Miranges, Elisabeth Motsch recourt au roman historique pour mieux dénoncer les vieux démons de l’injustice, de l’intolérance, de la violence faite aux femmes- notamment quand elles sortent des schémas traditionnels.
(…) Nous sommes au XVIIé siècle. Le jésuite, ami du jeune juge inspecteur, et qui a seul le courage de contrecarrer une justice d’un autre âge, a réellement existé. Un siècle plus tard, Voltaire menait toujours la lutte contre les bûchers physiques et moraux de l’intolérance. Ecrivant cette fiction sensible, sincère, où l’on devine souvent une rage retenue, Elisabeth Motsch poursuit ainsi, par les moyens du roman, leur nécessaire combat. On le sait, l’intégrisme, l’obscurantisme ont pu changer de formes, occuper d’autres lieux, il ne manque pas, à travers le monde, de magistrats pour s’y complaire et s’y vautrer. »