Le jardin d’amour amer

Après dix ans de soins et d’efforts, le splendide « jardin d’amour » à l’italienne de la comtesse de Bertrange va enfin être inauguré avec faste, par une grande fête masquée.
Invitée avec sa famille roturière et protestante, leur voisine, Béatrice Ménétreux, espère y rencontrer le mystérieux soupirant qui vient de lui faire porter un message. Qui est-il ? Hugues, le fils des Bertrange, son ancien compagnon de jeux ? Son regard noir l’enivre et la trouble autant que les plantes rares aux parfums capiteux.
Mais en cette fin de XVIé siècle, si les fleurs exotiques commencent tout juste à pousser dans la terre de Bourgogne, la haine, elle, est bien enracinée dans le coeur des hommes et les guerres de religion qui couvent vont bientôt ravager les campagnes, les vignes et les villes.
Sauf si quelques jeunes gens inspirés par la paix des jardins veulent bien rendre tout son sens au beau mot de « Renaissance ».

Extrait

(…) » Vous allez voir la fritillaire impériale ! C’est une plante extraordinaire. Elle vient de Perse…Sa chair est veloutée, ses nuances varient du pistil à la pointe des pétales. Ses feuilles ont le même mouvement ondulé que la fleur…

– C’est une fleur, quoi, dit Marthe.

– Pas n’importe quelle fleur, c’est ce qu’il t’explique ! soupire Béatrice. La cuisinière hausse les épaules.

– Marthe est jalouse de la fleur qui ondule ! ricane Jacques.

– C’est ça ! Je suis jalouse des plantes de Ghislain. Surtout la grande bouffie verdâtre pleine de poils que je vois enfler de ma fenêtre, comme un pis de vache malade…

– Ne dis pas de mal de la Mammilaria bombycina, ce magnifique cactus qui nous vient d’Amérique! Quand tu l’auras vu de près, tu seras impressionnée par la dureté des piquants et tu verras qu’il pleure du lait !

– Quelle horreur ! De toute façon, je n’y mettrai jamais les pieds, dans ce jardin.

– Comment ça ? dit Ghislain. Tu es invitée à déjeuner et aider à la cuisine. Cela ne t’empêcheras pas d’aller respirer les roses. Tu pourras aussi regarder les costumes des invités. Il y aura un défilé.

– Mais au passage des Bertrange, dit Jacques, il faudra t’allonger sur le chemin et te frapper le front.

Marthe a un geste agacé de la main.

– Ce jardin et sa fête vous rendent fous, dit-elle. Toi, Jacques, tu ne rêves que de dominer les Bertrange! Toi, Ghislain, tu t’émeus comme une fille pour une pâquerette! Quant à toi, Béatrice, tu ne penses qu’à…

Elle ne peut finir sa phrase. Béatrice s’est jetée sur elle. Marthe recule sous l’assaut et manque s’effondrer en arrière. Mais elle s’amuse de cette réaction, qui prouve qu’elle a vu juste.

 


A vous, troupe légère,
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
Doucement ébranlez
JOACHIM DU BELLAY

L’École des Loisirs
Collection Medium

1999